Kinshasa face au choléra : Une crise sanitaire, un échec politique (27ème Tribune de Jonas Tshiombela Kabiena, avocat du peuple)
« L’eau insalubre est plus meurtrière que la guerre silencieuse. ». Maxime populaire de la conscience citoyenne. Le choléra n’est pas une nouveauté en République Démocratique du Congo. Pourtant, sa résurgence brutale à Kinshasa en ce milieu d’année 2025, avec plus de 30 000 cas et 700 décès dans le pays, dont plusieurs dizaines dans la capitale, sonne comme un terrible aveu d’échec. Un échec sanitaire, mais surtout un échec de gouvernance et de justice sociale. Alors que le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi, vient d’enjoindre au Gouvernement d’activer un plan de contingence bien tardivement la situation interroge : comment la capitale d’un pays aussi riche en ressources naturelles peut-elle être aussi démunie face à une maladie pourtant évitable ?
- Une crise évitable, mais mal anticipée
Depuis mai 2025, des signaux d’alerte ont été émis par des professionnels de la santé, des ONG et des structures communautaires. Pourtant, la réponse gouvernementale n’est arrivée que début juillet, soit après plus de deux mois de silence et d’improvisation. Le plan de contingence, maintenant activé dans l’urgence, aurait dû être anticipé, révisé et déployé bien avant la flambée. Cette inertie prouve une chose : le système de surveillance épidémiologique congolais est défaillant ou délibérément négligé. - Les causes structurelles du désastre
Le choléra ne se propage pas dans le vide. Il trouve son terrain dans la misère, la promiscuité, l’absence d’eau potable, l’insalubrité et l’oubli institutionnel. À Kinshasa :
- Près de 70 % des ménages n’ont pas accès à l’eau courante.
- Des quartiers entiers vivent sans assainissement digne, avec des fosses communes à ciel ouvert.
- Le système de gestion des déchets est quasi-inexistant dans certaines communes périphériques. La croissance démographique non planifiée a transformé Kinshasa en une mégapole vulnérable et fragile.
- La vérité est que les causes de cette épidémie sont connues depuis des années, mais aucun plan structurel n’a été mis en œuvre pour y remédier.
- Conséquences humaines et sociales
Derrière les chiffres froids, il y a des drames humains. Des enfants qui meurent en quelques heures. Des familles décimées. Des hôpitaux débordés. Des centres de traitement de choléra sous-équipés. Des cadavres parfois abandonnés, de peur de contamination. Cette crise est aussi socialement discriminatoire : elle frappe d’abord les pauvres, les oubliés, les quartiers marginalisés. Elle creuse l’injustice sociale et renforce le sentiment d’abandon de l’État. - Une gouvernance de l’urgence, pas de la prévention
Le réflexe gouvernemental reste réactionnel. On attend que la situation explose pour mobiliser les moyens. La réaction présidentielle du 4 juillet, bien qu’importante, ne saurait masquer l’absence d’une politique préventive robuste :
- Où est passée la politique nationale d’hygiène publique ?
- Pourquoi les divisions provinciales de santé n’ont-elles pas été dotées de moyens d’intervention dès mai ?
- Pourquoi les communautés locales n’ont-elles pas été impliquées dès les premières alertes ?
- L’État, au lieu d’être présent en amont, joue le pompier sans extincteur.
- Quelles pistes de solution concrètes et durables ?
Il est temps de sortir du cycle de l’improvisation permanente. Voici quelques propositions urgentes et structurelles :
a) Réformer la gouvernance sanitaire
Doter les zones de santé urbaines de Kinshasa de budgets autonomes.
Créer un fonds d’urgence sanitaire permanent, mobilisable dès les premiers cas.
Intégrer les sociétés civiles locales dans les comités de veille sanitaire.
b) Investir massivement dans l’eau et l’assainissement
Construire des stations de traitement d’eau et de distribution dans les quartiers non desservis.
Lancer une campagne nationale « zéro latrine à ciel ouvert ».
Mobiliser les partenaires (BAD, Banque mondiale, UNICEF) autour d’un plan décennal d’accès à l’eau potable.
c) Sensibiliser et responsabiliser les citoyens
Déployer une vaste campagne d’éducation sanitaire dans les écoles, églises, marchés et médias.
Valoriser les comités de quartier et les leaders communautaires dans la lutte contre l’insalubrité.
d) Réintroduire la santé publique comme priorité nationale
Revaloriser le métier d’agent sanitaire, aujourd’hui marginalisé.
Réintégrer les politiques de prévention dans les programmes scolaires et les politiques urbaines.
- Le choléra comme révélateur d’un système malade
Ce que révèle cette épidémie de choléra à Kinshasa, ce n’est pas seulement la défaillance d’un secteur. C’est un modèle de gouvernance qui a abandonné ses citoyens les plus vulnérables. On ne combattra pas durablement le choléra avec des communiqués de presse ou des visites ministérielles symboliques. Il faut une révolution dans la manière de concevoir la santé publique : de l’urgence vers la prévention, du centralisme vers l’implication communautaire.
Face au choléra, la RDC n’a pas besoin de promesses. Elle a besoin d’action, de volonté politique et de justice sociale.


